Alexandre Barro Chambrier : « Si nous continuons comme cela, nous allons droit à la catastrophe, […] à la confrontation »



Le président du Rassemblement pour la patrie et la modernité (RPM), Alexandre Barro Chambrier a accordé une interview, le samedi 07 décembre 2019, dans le journal La Loupe. Dans les bureaux de son Parti au Centre-ville. Ce jour-là, profondément préoccupé, mais déterminé face à l’évolution de l’actualité politique, il accepte de nous recevoir pour une interview exclusive. Lecture !

La Loupe : M. le président, l’actualité est marquée par la nomination au poste de coordinateur général des Affaires présidentielles, au dernier Conseil des ministres, de Nourredin Bongo Valentin, le fils du président Ali Bongo. Votre Parti, à la suite d’une réunion de bureau, a réagi, en indiquant que c’est « une provocation de trop » de l’Exécutif. Que doit-on entendre par ces mots ?

Hugues Alexandre Barro Chambrier. Je vous remercie tout d’abord de me donner l’occasion de m’exprimer dans votre journal. Il faut comprendre au préalable que le Gabon est enfoncé dans une crise profonde aggravée par l’incapacité d’Ali Bongo à exercer ses fonctions. Aujourd’hui, la démonstration est faite que depuis octobre 2018, date de son AVC, ce sont ses collaborateurs, des membres de sa famille et certainement d’autres responsables politiques qui prennent les décisions. Cela pose un problème, parce qu’en plus du fait qu’Ali Bongo n’a pas été élu en 2016, ces personnes qui posent des actes administratifs, juridiques et politiques n’ont pas a priori ni la légitimité, ni la légalité, pour poser ces actes liés à la gouvernance du pays. Tout cela a induit un certain nombre de désordres.

Rejoignez-vous la position de ceux qui indiquent que nous nous acheminons doucement, sournoisement, voire irréversiblement et sûrement vers une monarchisation du pays ?

Vous savez, c’est une vieille idée, Ali Bongo a toujours rêvé de succéder à son père. Il y a même eu à l’époque du président Omar Bongo des tentatives laissant transparaître une succession du pouvoir de père en fils. Aujourd’hui, Ali Bongo, ayant accédé au pouvoir, est certainement très proche du modèle marocain qu’il croit transposable au Gabon. N’ayant pas réussi à introduire la royauté au Gabon, il est probable que son fils Nourredin Bongo partage cette volonté de succéder à son père d’autant qu’Ali Bongo est dans l’incapacité d’exercer pleinement ses responsabilités. Un président de la République, c’est le chef suprême des Armées. Un président de la République conduit la diplomatie, il doit donc être visible à l’extérieur, ce qui n’est plus le cas pour le Gabon. Au moment où les autres chefs d’Etat se retrouvent en réunion de la CEMAC, par exemple, Ali Bongo n’est pas présent à cette réunion à laquelle il s’est fait représenter par le Premier ministre. Il est évident que même en tant que plénipotentiaire, le Premier ministre n’a pas le même poids sur la table. Dès lors que le président de la République n’est plus à même d’assumer ses charges, il semble qu’il aurait délégué ses prérogatives au directeur de cabinet qui jouait un rôle exorbitant.

Face à cette évidence de l’impossibilité de M. Ali Bongo d’assumer les responsabilités liées à la fonction de président de la République, vous pensez comme d’autres qu’il faut déclarer la vacance du pouvoir ?

Nous avons été les premiers, avec d’autres partis politiques (Les Démocrates et l’Union nationale) à demander la mise en place d’une commission médicale, pour évaluer les capacités physiques et cognitives d’Ali Bongo à diriger le pays, afin d’éviter toutes sortes de dérives. Mais au lieu de cela, et malgré tous les efforts louables du collectif « Appel à Agir », certains ont plutôt œuvré dans le sens de contourner cette demande et gagner du temps. On se rend compte que ce substitut au rôle de président de la République a conduit le pays à tous ces dégâts et dérives que nous vivons aujourd’hui. C’est dire que le problème reste intact.

En nommant son fils, n’est-ce pas Ali Bongo ou ses proches viennent de reconnaître aux yeux du monde qu’il n’est plus à même de diriger ?

Il est évident que Brice Laccruche Alihanga ayant perdu la confiance de ses anciens maîtres, le cercle familial se recroqueville sur la personne de Nourredin Bongo Valentin qui est censé être plus fiable, et Brice Laccruche Alihanga et ses amis ont, sans scrupule, été sacrifiés sur l’autel des intérêts familiaux. Mais il ne s’agit pas d’un problème personnel. Comme il ne s’agit pas non plus de gérer une propriété privée. Il s’agit du Gabon, notre patrimoine commun, et les choses ne peuvent être gérées de cette manière. Le texte actuel créant le poste de coordinateur général n’est pas le même que celui sous le régime de Bongo père, le poste aménagé pour Nourredin Bongo lui donne des pouvoirs plus étendus. Il s’agit, en réalité, d’un président de la République bis ou d’un Vice-président de la République. C’est pour cela que nous nous élevons contre cette manière de faire. Il n’est pas acceptable que dans notre pays, le président soit doublé par son fils : nous ne sommes pas une royauté. Le deuxième point, c’est que Nourredin Bongo Valentin qui, jusqu’ici, tirait les ficelles dans les coulisses avec la complicité de sa parentèle, officialise le rôle qu’il jouait déjà. En toute objectivité, sans vouloir faire son procès, il semble évident que ce jeune homme n’a ni l’expérience, ni le background, pour justifier un tel rôle, une telle influence, surtout au moment où notre pays est confronté à l’une des crises les plus graves de son histoire.
Une crise qui a une triple dimension : politique, économique et sociale. Cette manière d’exposer ce jeune homme est un signal qui devrait susciter une alerte, parce que les Gabonais voient se mettre en place un schéma pour une dévolution monarchique du pouvoir. Et cela, nous ne pouvons l’accepter ! Nous avons choisi un régime politique et institutionnel fondé sur la République. Cela fait 51 ans que la famille Bongo est au sommet de l’Etat : nous voyons les résultats catastrophiques de cette gouvernance, voire de cette dictature.

La croissance dans notre pays est en berne depuis 2015 et les perspectives ne sont pas encourageantes, malgré l’appui du FMI. L’investissement public est quasi inexistant, les investisseurs privés se détournent du Gabon, l’intérieur du pays est quasiment coupé de la capitale du fait des routes qui, en commençant par la Nationale (à savoir au PK 80) et un peu partout, sont impraticables. La pauvreté et le chômage gagnent du terrain. Tous les indicateurs économiques, financiers et sociaux sont au rouge.
Il n’est pas possible que nous assistions les bras croisés à une imposture supplémentaire et une prise du pouvoir par des moyens détournés.

M. le président, abordons le dossier des arrestations. Depuis quelques semaines, d’anciens ministres et hauts cadres de l’Administration publique sont tour à tour arrêtés, auditionnés et pour certains placés sous mandat de dépôt, qu’est-ce que tout cela vous inspire ?

Pour nous, il n’y a rien d’étonnant, si ce n’est que ce spectacle est congénital à ce régime. Ce régime jette ses propres enfants en prison. Dans un passé récent, nous avons eu le lot des arrestations de Magloire Ngambia, Etienne Dieudonné Ngoubou et autres responsables de l’Administration publique. Le sentiment que nous avons est que le régime utilise l’appareil judiciaire, pour offrir à l’opinion une sorte de théâtralité. Ali Bongo veut faire passer l’idée dans l’opinion qu’il n’est responsable de rien, et par conséquent, l’échec de son mandat serait dû à des acteurs inférieurs. Dans le cas précis de Brice Laccruche Alihanga, c’est Ali Bongo lui-même qui l’a choisi, qui en a fait son directeur de cabinet civil et politique et en même temps membre du comité permanent du bureau politique du PDG, alors que l’intéressé avait eu affaire à la justice dans une histoire de malversation financière à BGFI. Ce qu’Ali Bongo ne pouvait ignorer. Bien évidemment, nous sommes d’avis que les uns et les autres répondent de leurs actes, mais nous sommes contre une instrumentalisation de la justice. Ne pas oublier que cette instrumentalisation de la justice touche tout le monde à l’exemple de prisonniers politiques. Des détenus considérés comme des prisonniers signalés qui croupissent toujours injustement dans les geôles du pouvoir.

Preuve supplémentaire d’une instabilité au sommet de l’Etat, la succession de remaniements gouvernementaux. Pensez-vous qu’avec des ministres qui changent tous les mois, il y a la possibilité pour l’Exécutif de mettre en place une politique qui permette de sortir le pays du gouffre actuel ?

Bien sûr que non. Vous constatez comme moi, qu’en dix ans de pouvoir, M. Ali Bongo a eu autant de Premier ministre qu’Omar Bongo en 42 ans de pouvoir. Cela vous donne déjà une indication de l’instabilité institutionnelle propre à ce régime. On ne compte plus le nombre de personnalités qui ont écumé les ministères à telle enseigne que cette fonction est galvaudée. Ce qui caractérise la gouvernance d’Ali Bongo, c’est la subjectivité du choix des personnes appelées à ces fonctions. Il y a la récurrence d’erreurs de casting, mais quoi qu’on en dise, cette instabilité institutionnelle est révélatrice des limites d’Ali Bongo. On ne peut pas tout le temps rejeter la responsabilité sur des tierces personnes. Il est évident qu’avec l’arrivée de Nourredin Bongo à ce poste, nous tombons de Charybde à Scylla. Nous, nous ne cessons de tirer la sonnette d’alarme, mais il faut aussi que d’autres forces se penchent sur la situation du Gabon. Si nous continuons comme cela, nous allons à la catastrophe, voire à la confrontation. C’est pourquoi la mobilisation pour dire non ! Non ! Et non ! Concerne les Gabonais de tous bords qui ont à cœur de préserver notre patrimoine commun, le Gabon.

Avec le recul, avez-vous l’impression d’avoir eu raison trop tôt ? Pour rappel, en 2015, vous dénonciez déjà la gestion personnifiée de l’Etat.

Malheureusement, oui, nous avons eu raison dès cette époque. Mais vous savez (un moment songeur), ce qui caractérise ce régime, c’est son autisme, c’est-à-dire sa capacité à ne pas écouter. Nous parlions déjà à cette époque d’un climat fascisant, un climat de terreur qui s’installait peu à peu. Bien plus, nous dénoncions déjà l’attitude d’un régime qui utilise des collaborateurs et les rejette comme des paires de chaussettes usagées. Avis à ceux qui pensent aujourd’hui qu’ils joueront un rôle, c’est mal connaître la philosophie de ce régime. Une des constantes de ce régime est, en outre, l’enrichissement individuel, servir les intérêts individuels au détriment de l’intérêt collectif. On crie, aujourd’hui, aux détournements massifs des deniers publics. C’est, en réalité, l’absence d’effectivité de contrôle dans la gestion des sociétés et établissements publics où les dirigeants n’ont de comptes à rendre à personne qui est en cause. C’est dommage, nous sommes obligés de constater que les choses n’ont fait que s’aggraver : le pays est désormais sans pilote, sans commandant de bord.

L’Union européenne vient d’engager un dialogue intensif avec le régime en place. Pensez-vous que ce dialogue soit la principale piste de sortie de crise ?

Je tiens d’abord à préciser que le dialogue intensif avec l’Union européenne est inscrit dans les accords de Cotonou ratifiés par le Gabon. Ceci dit, il faut rappeler qu’au sortir de l’élection présidentielle de 2016, l’Union européenne avait fait des recommandations dans le sens de revoir le cadre électoral. A la suite des violences et d’un certain nombre de dérapages, l’Union européenne suggérait des enquêtes, pour situer les responsabilités. Aujourd’hui, il est clair que le problème qui se pose dans notre pays est d’abord celui de la reconnaissance des résultats des urnes de la dernière élection présidentielle, donc un problème de légitimité et de représentativité. Donc, pour trouver une solution à cette crise, il va de soi que les différents protagonistes doivent s’asseoir autour d’une table, mais avec au milieu un arbitre. Or, le dialogue intensif entre l’Union européenne et le gouvernement gabonais est pour l’instant circonscrit entre ces deux entités. Malheureusement, à ce stade, nous n’avons que très peu d’informations. Mais je tiens à indiquer que nous ne sommes pas à la recherche d’un dialogue pour le dialogue. Il ne s’agit pas pour nous de faire allégeance à qui que ce soit où se retrouver, pour partager des postes, ou se répartir des prébendes. Cela a déjà été fait à Angondjé. Pour qu’il y ait un dialogue sérieux, il faut créer les conditions d’un rapport de force qui fasse que nous pourrions avoir des chances de faire aboutir nos revendications.

Vous parlez de créer les conditions d’un rapport de force. Pourtant, sur le terrain, on se rend bien compte que l’opposition parle et agit de manière dispersée.

Ça, c’est votre perception, ce n’est pas la nôtre. Notre parti, bien évidemment, prône plus l’unité et la cohésion au sein de l’opposition. Il y a du travail à faire dans ce sens, je peux vous dire que ce travail se fait. Nous sommes en contact permanent avec le président Jean Ping et les autres membres de la Coalition, de même que d’autres forces de l’opposition à l’exemple du G41. Nous participons à des réunions dans le sens de l’unité à même de permettre à notre peuple d’obtenir l’alternance démocratique. Pour y arriver, il nous faut absolument dépasser les egos et considérer l’intérêt national. Mais il faut avoir à l’esprit que face à ce qui se passe actuellement au sommet de l’Etat, il est nécessaire d’avoir une mobilisation générale des forces vives de la Nation. Il ne s’agit plus d’une question du RPM ou de l’opposition, mais une question patriotique qui concerne toutes les Gabonaises et tous les Gabonais qui ont fait le choix d’un régime présidentiel démocratique.

Où vous situez-vous, entre ceux qui pensent qu’il faut continuer à revendiquer la victoire volée de 2016 et ceux qui estiment qu’il faut avancer vers l’élection présidentielle de 2023 ?

Nous pensons au sein de notre parti que la victoire du président Ping en 2016 est indéniable. Maintenant, la faisabilité du transfert du pouvoir de l’équipe actuel vers le président Ping, cela est une autre affaire. C’est une autre bataille. Nous, nous disons qu’en étant sur le terrain, il faut mobiliser les troupes, pour aller vers l’alternance. Nous estimons tous qu’il faut la vacance du pouvoir, maintenait une fois cette vacance du pouvoir intervenue, il faudra se mettre autour de la table, pour trouver un consensus en tenant compte des aspirations des populations. Devant l’urgence de la situation, je pense qu’il ne faut pas une unité de façade, l’unité doit se faire sur des bases réelles, sincères et objectives. Je suis pour l’unité, mais pas pour une unité de façade.

M. le Président, votre mot de la fin
Je tiens avant tout à rappeler que la libération du pays a un prix et que cela ne concerne pas seulement les leaders politiques de l’opposition. A un moment donné, nous serons tous amenés à prendre nos responsabilités. Je pense que ce moment approche à grands pas. Au peuple gabonais, je dis que ce n’est pas le moment de baisser les bras et de s’adonner au découragement. Notre cause est juste et comme toutes les causes justes, elle finira par triompher.

Propos recueillis par :  Orca Boudiandza Mouele


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