Le gouvernement jette un coup de froid sur une possible reprise économique



Le ministre de l’Intérieur, Lambert Noël Matha, et bien sûr, le ministre de la Santé, Guy Patirck Obiang Ndong, auraient mieux fait de se taire ou d’annoncer des décisions concrètes lors de leur dernière conférence de presse conjointe, il y a quelques jours. En spéculant, comme ils l’ont fait, indiquant notamment que le gouvernement pourrait ramener le couvre-feu à 18 heures, au lieu de 22 heures, comme actuellement, voire revenir au confinement intégral, ils ont provoqué une grosse  incertitude chez les opérateurs économiques au Gabon. En économie, l’incertitude est un péché mortel. Les entreprises, notamment dans le secteur informel—plus de 50 % de l’activité économique –, qui étaient parvenues à mener, bon gré mal gré, leurs affaires en s’adaptant au nouveau contexte, vont désormais se poser des questions. Cet attentisme va se traduire par le gel des projets au travers desquels ils arrivaient à maintenir leurs activités à flot. Cela peut conduire celles qui avaient déjà du personnel actif à anticiper leur mise en chômage technique ou, pire, leur licenciement dès à présent. Ce qui va se traduire par une augmentation de la misère dans un pays qui n’accompagne pas financièrement ses chômeurs ; Cet accroissement de la misère arrive par anticipation, alors même que le confinement total redouté n’est pas encore décrété. Tout cela a causé des propos légers, pour ne pas dire irresponsables, des deux ministres, sans que visiblement ils aient pris le temps d’en mesurer les conséquences.  On se demande d’ailleurs si leur intervention était en phase avec la vision du Premier ministre qui a annoncé récemment mener l’économie vers une croissance de 1 à 2 % voire 3 % dès cette année. Comment atteindre un tel niveau de performance alors qu’on menace de fermer l’économie ou de réduire l’activité dans de petits ilots de croissance ? Car l’objectif du Premier ministre ne peut pas être atteint en comptant uniquement sur les seuls secteurs minier, forestier et pétrolier. La consommation de ces produits, du bois et des dérivés du pétrole est plombée au plan interne. La Covid-19 et surtout la gestion désastreuse par le gouvernement de la pandémie a mis à genoux le secteur des transports, gros consommateur des produits pétroliers. De même, le chômage de masse lié à la fermeture de nombreuses entreprises, faute d’un appui de l’Etat, a conduit à l’ajournement de plusieurs projets immobiliers initiés par des particuliers, gros consommateurs de bois. Il ne reste plus que les marchés extérieurs pour espérer que le Premier ministre réalise l’objectif qu’elle s’est assigné. Malheureusement, l’environnement international y  restera peu favorable. Les filières bois, pétrole et manganèse vont subir des contre-performances sur leurs principaux marchés finaux. L’Europe fait face à une seconde vague de la pandémie de Covid-19, plus virulente encore que la première. On parle d’un retour à la normale au mieux pour  le mois de septembre 2021. Cela veut dire qu’en attendant que les campagnes de vaccination fassent leurs effets, les pays européens vont tourner au ralenti. Le taux de croissance enregistré en Allemagne, par exemple, cette année—4 % – en est la parfaite illustration. Il traduit la panne de la locomotive économique de l’Europe et donc de l’Europe tout entière. Dans ce cas, le vieux continent restera un moins bon client pour le Gabon. La même situation s’observe aux Etats-Unis et dans plusieurs pays asiatiques, débouchés des matières premières du Gabon. Si le future président américain, Joe Biden, a annoncé un plan gigantesque de 1 900 milliards de dollars, soit 1 140 000 milliards de FCFA, il s’est aussitôt empressé de conseiller  aux ménages américains qui recevront des aides financières directes de la part de l’Etat fédéral « d’acheter américain pour sauvegarder les emplois américains ». Il ne faut donc pas s’attendre à ce que cette générosité serve à tirer le commerce international par le haut. C’est dans ce contexte où chaque entité géographique (Etats, regroupement d’Etats) cherche d’abord à tirer la couverture à soi, en protégeant ses entreprises et ses habitants, que les deux ministres gabonais annoncent, sans la décréter, une guerre à nouveau contre les entrepreneurs en menaçant de refermer l’économie. Alors que ces derniers attendent plus de soutien. Ailleurs, les Etats recherchent tous les moyens possibles pour soutenir leurs entrepreneurs. Notamment en mettant en place des prêts bancaires garantis par l’Etat. « L’incompétent » Julien Nkoghe Bekale, alors Premier ministre, avait annoncé un tel mécanisme. Sauf qu’il s’est avéré bidon. Les banques n’ont pas considéré la seule parole de l’Etat comme gage de crédibilité. « Il fallait que le gouvernement mette sur un compte séquestre à la Banque des Etats de l’Afrique centrale (BEAC) les 225 milliards de FCFA qu’il avait annoncés comme support de ce mécanisme de garantie, pour permettre aux banques de jouer le jeu », fait observer un professeur d’économie de l’Université Omar Bongo. Lorsqu’un gouvernement a été incapable de faire cela pour sauver son tissu productif, il devient suicidaire de déstabiliser les équilibres que chaque opérateur économique a pu trouver de manière autonome, sans aucun appui. Malheureusement, l’annonce d’Obiang Ndong et Matha y ressemble. Vouloir confiner à nouveau le Gabon, au nom d’une seconde vague imaginaire de la Covid-19 – le taux contamination reste invariablement en dessous de 1 % –, est une aventure hasardeuse qui peut générer le chaos. Surtout que l’Etat, contrairement au premier confinement, ne pourra plus compter sur les bailleurs de fonds internationaux pour lui procurer des ressources. Ces derniers attendent d’abord des remboursements. De même, les entreprises qui avaient été sollicitées pour apporter au gouvernement sacs de riz, cartons de poulet et autres ailes de poule ne pourront plus renouveler l’expérience aussi facilement. Sur quoi le duo Matha-Obiang Ndong Obiang compte-t-il pour apporter du réconfort à la population qui sera ainsi appelée à rester chez elle ? Ventre affamé n’a point d’oreilles. Autant dire que le confinement total envisagé peut, dans ce contexte, se transformer en « émeute de la faim ».


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